Octavio Paz - Poesia
Une citation pour titre au texte qui suit, écrit par Françoise Mandot en 2012.
Devant les polyptyques de Françoise Deverre qui m’ont été donnés à voir, je ne peux me soustraire à l’impression presque « physique » d’affronter une haute, une grande peinture, face et par laquelle regard, affect et esprit, s’ajustent très vite, dans l’immédiateté de la capture _ je n’ose pas dire du rapt, et c’est pourtant de cela qu’il s’agit.
Car dans ce front à front, mon regard perçoit d’emblée, globalement, et avant même de la lire, lé par lé, ce qui contribue à la puissance singulière de cette œuvre ; aire de bataille dans laquelle des forces antagonistes se confrontent, se juxtaposent _ mouvements, couleurs, formes, tracés _ pour se réconcilier dans l’ordre de l’organisation générale, le polyptyque impose l’évidence de sa structure. Intense premier regard que l’intelligence de l’artiste rend unificateur par la mise en relation immédiate des différents blocs, par delà leur déliaison. Invite généreuse à la participation active, dans la réminiscence d’une structure familière, le retable.
S’amorce alors la lecture, fragment par fragment, panneau par panneau, passeuse des gués étroits qui les cadrent, les séparent et les connectent, en une scansion rythmique architecturant l’espace du tableau, soulignant sa verticalité, tout en l’interrompant parfois. Il m’est toutefois difficile de dissocier ma perception initiale, une et antagonique, tandis que mon regard chemine plus profond dans la traversée des lés, tant la totalité du polyptyque l’accompagne dans ce cheminement.
Lecture à la fois orientée et buissonnière, tant l’emporte la véhémence des exhumations qui implosent par superpositions de strates, poussées, éclaboussures, épanchements. Il y a du combat dans cette arène tumultueuse qu’est le lé. La couleur vole en éclats sous son propre coup. La déflagration d’un trait crie la rage d’un instant. La ténèbre assaille la transparence. La brutalité d’une croix semble hurler la douleur d’un refus et la soumission à l’inévitable. L’apnée même d’un blanc, d’un silence est violence.
Il y a du tressaillement, de l’emportement sous la surface, trace encore d’un même combat: contre la multiplicité des assauts ? les hasards d’un trait ? l’inadéquation d’une couleur ? Ou plutôt traces d’une succession de fulgurances, dans l’abandon à l’alea ? Je me demanderai toujours de quel inconscient elles figurent, dans quelle «cosa mentale» elles s’originent.
La réponse à cette question, je l’ai cherchée sans y accéder en regardant Françoise Deverre en travail, en parturiente, filmée par Guillaume Mazeline. Quelle tension, quelle vigilance dans la mise en œuvre et la manœuvre. Une guerrière, une guetteuse s’approche de plus en plus de son affût, dans l’immobilité silencieuse, la concentration presque insoutenable du regard. Fixé sur quel inconnu ? Le temps est suspendu. Une syncope soudain, un pas sûr vers la toile.
Un bref mouvement en limite de frénésie. Et la foudroyante fugacité d’un instant, surgi d’une nuit intérieure, s’inscrit sous mes yeux, témoins de son passage à la lumière.
Alors surgit un événement apparemment d’une nature autre. Comme si la guerrière, en rapport de corps à corps, recherchait, non pas une trêve, mais une autre manœuvre, dans l’élaboration d’une stratégie différente, sans renoncer à l’exercice de son énergie toujours intacte et tendue, mais dans une gestuelle moins pulsionnelle, moins germinative. C’est le temps réflexif du verso des turbulences : des plages colorées s’organisent en éléments géométriques où, parfois, un tracé hésite discrètement, comme un cillement presque imperceptible. Développant un nouvel espace, un nouveau rythme, exigeant un œil autre.
Le lé sur lequel s’inscrivent ces figures est bien celui qu’on attendait sans le savoir : le panneau essentiellement impair sans lequel le tableau demeurerait inachevé, car ouvert sur la répétition du même. Non plus fragment mais fracture indispensable et indissociable, qui parfait le polyptyque et consacre sa paradoxale unité.
Totalement achevés, conduits à leur maximum de plénitude, les polyptyques de Françoise Deverre demeurent toutefois en mouvement, dans leur intensité véhémente, et me laissent, bouleversée et comblée, convaincue que peindre est un verbe intransitif : Françoise Deverre peint.
Françoise Mandot